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Le plan Cazeneuve pour vider la jungle de Calais : les dix conditions de la réussite

Publié le : lundi 19 septembre 2016

Voir en ligne : https://blogs.mediapart.fr/francois...

Source : Mediapart

Auteur : François G

« Mis en place dans l’urgence, le très officieux plan Cazeneuve, pour « démanteler » le camp de Calais, a une petite chance de réussir. Encore faut-il que dix conditions soient remplies.

Le plan Cazeneuve pour vider la jungle de Calais : les dix conditions de la réussite

Une fuite d’informations, publiées par Le Figaro, a révélé le plan Cazeneuve. Pour vider la jungle de Calais, 12 300 places seraient ouvertes dans toute la France en C.A.O. (Centre d’Accueil et d’Orientation), comprenant les 3 000 existantes, et 6 000 nouvelles places en C.A.D.A. (Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile). A mesure de leur ouverture, les places seront proposées aux migrants de Calais, qu’ils soient déjà demandeurs d’asile, ou qu’ils soient prêts à le demander. On peut imaginer que la jungle sera démolie à mesure des départs. Il faudrait donc quelques mois pour ramener la population du camp aux 1 800 places du C.A.P. (les conteneurs) et du centre Jules Ferry (la Maison des Femmes).

Ce plan pourrait atteindre ses objectifs, si dix conditions sont remplies.

Pas d’opposition de masse. Le gouvernement aurait pu lancer, avec des partis politiques, et d’autres organisations (syndicats, O.N.G….) une grande opération nationale d’accueil : sensibiliser le grand public sur le devoir d’accueil, expliquer les objectifs, préciser le financement et lancer un appel à toutes les collectivités publiques, en s’assurant au préalable du soutien d’au moins quelques-unes d’entre elles. Mieux, pour compléter le dispositif, il aurait pu mettre en place la proposition d’accueil citoyen suggérée par E. Cosse, la Ministre du Logement, il y a quelques semaines. Inconvénient de cette méthode, la possibilité d’un échec, compte tenu des mauvaises relations du gouvernement avec la plupart des partis de gauche, des syndicats et des organisations humanitaires, et le temps nécessaire pour lancer l’opération. Au lieu de cela, Cazeneuve a choisi de passer en force, « à l’allemande », avec une répartition autoritaire par Région, et l’appui des préfets pour ouvrir ces centres. Le plan ayant fuité, l’occasion est belle pour l’opposition, et surtout Les Républicains, de tenter de contrer le plan de répartition et d’ouverture avant qu’il ne connaisse un début d’exécution. L’appel de Waucquier en direction des maires, et l’encouragement explicite à une résistance populaire n’est-il qu’agitation médiatique ? Ou les troupes de la droite, aidées en sous-main par celles du F.N., vont-elles réussir à bloquer le plan ? La première condition pour que Cazeneuve réussisse serait que l’opposition de droite et le F.N. se contentent de s’agiter, et ne partent pas véritablement dans une bataille juridique, médiatique et populaire, avec la perspective de dérapages ici ou là.

Ouvertures réussies Pour créer les nouvelles places, il faut des emplacements (villages de vacances, foyers de jeunes travailleurs, logements en H.L.M.…) et des structures pour les gérer. Avec le prix de journée proposé (25 € par jour et par personne), les gestionnaires ne peuvent guère fournir que le gîte et le couvert. Beaucoup seront réticents à se lancer, même si les préfets exercent de très fortes pressions, et qu’ils disposent de quelques moyens pour arriver à leurs fins (subventions, tracasseries administratives éventuelles…). Déjà, certains gestionnaires se plaignent d’une absence de transparence, les préfectures semblant ne pas donner toutes les informations nécessaires.

Accueil réussi. L’expérience acquise depuis octobre 2015 montre que les chances de réussir l’accueil en C.A.O. ne sont pas si grandes. 45 % des personnes accueillies ont quitté, rapidement ou non, les C.A.O. : isolement géographique, mauvaise qualité des locaux, de la nourriture, manque d’équipements, absence de contacts, insuffisance de l’accompagnement juridique, médical et social. Quid de la scolarisation des enfants, des transports et de l’accompagnement pour les demandes d’asile, le paiement d’interprètes… ? Quid de l’encadrement nécessaire pour les mineurs isolés qui feront sans doute partie des passagers des bus vers les C.A.O. ? Ici ou là, des citoyens se sont engagés, et ont en partie pallié les insuffisances du dispositif. Mais ils se heurtent trop souvent à l’absence de dialogue des préfets avec la « société civile », voire aux réticences des gestionnaires, qui ne voient pas toujours d’un bon œil débarquer ces bénévoles !

Engagement citoyen autour des C.A.O. et soutien des O.N.G. Pour contrer les effets dévastateurs d’une éventuelle campagne de la droite et de l’extrême-droite, voire d’une partie des politiques de gauche ou de tous bords, timorés face à leurs électeurs, une forte mobilisation citoyenne serait nécessaire, à la fois pour soutenir la démarche d’ensemble, et pour aider localement les migrants et les structures gestionnaires. Or ce gouvernement ne dialogue pas avec les associations d’aide aux migrants, ni avec les O.N.G. comme le Secours Catholique, Emmaüs, Cimade, la L.D.H., Amnesty International, le Secours Populaire, etc. , découragés par le manque de réponses du gouvernement face aux propositions, remarques, critiques ou condamnations émanant du Défenseur des Droits, de la Commission Consultative des Droits de l’Homme, de l’européenne C.E.D.H., du Parlement Européen ou du H.C.R. Localement, à Calais, c’est mal parti également, la préfète demandant aux associations d’arrêter de critiquer les C.A.O. et d’inciter les migrants à monter dans les bus, tout en continuant à pénaliser les humanitaires sur le terrain.

Que l’ensemble du dispositif national d’accueil monte en puissance. A quoi bon ouvrir des places en C.A.O. si, en aval, le reste ne suit pas : les places en C.A.D.A, les moyens humains pour accompagner les demandes d’asile, et pour instruire les demandes d’asile, et les appels devant la C.N.D.A. ? Le dispositif actuel est asphyxié : par exemple, à Calais, le C.A.P. (les conteneurs) est rempli de demandeurs d’asile qui ne devraient pas être là. … et il y en a encore des centaines d’autres dans le camp ! D’autres centaines de personnes attendent le premier rendez-vous en préfecture, préalable à l’ouverture du dossier. Il y a donc un retard considérable à rattraper, avant même d’absorber le flux des futurs demandeurs d’asile de Calais ou d’ailleurs. Encore plus en aval, que faire des déboutés (presque 2 demandeurs sur 3), et des réfugiés, qui ont obtenu leurs papiers, mais peinent à s’intégrer, faute de comprendre le français et les langues de bois des administrations françaises, faute parfois de formation et d’informations sur l’emploi.

Assez de candidats au départ… Quand le gouvernement se présentera, dans quelques semaines tout au plus, avec une offre accrue de places en C.A.O., les migrants monteront-ils dans les bus ? Rien n’est moins sûr. Les candidats au passage vers la Grande-Bretagne ne partiront pas, sauf une petite partie, qui se résignera à changer de projet. Les « dublinés », c’est-à-dire les migrants qui ont laissé, volontairement ou non, leurs empreintes digitales dans un autre pays d’Europe, hésiteront : ils seront renvoyés vers ce pays, a déclaré Cazeneuve. C’est un virage, car, jusqu’à présent, pour inciter les migrants à quitter Calais, le gouvernement avait promis –oralement- aux dublinés qu’ils pourraient attendre dans les C.A.O. les 6 mois de délai nécessaires avant que leur demande d’asile soit recevable, et qu’ils ne seraient pas expulsés… promesse pas toujours tenue d’ailleurs. Donc, si Cazeneuve confirme, les dublinés resteront à Calais !

Mais pas trop de candidats au départ ! Si les C.A.O. sont ouverts aux migrants de Calais et Grande-Synthe, et à nouveau aux « Parisiens », comme cela a été le cas brièvement au début de l’été, le dispositif risque d’être saturé très rapidement. Pensez que la seule évacuation du 16 septembre à Paris a concerné 1 800 personnes ! Les arrivées vont se continuer à travers la Méditerranée, une partie de ces migrants arrivent en France tous les jours, car les contrôles à la frontière entre l’Italie et la France sont coûteux et parfaitement inefficaces ! A Calais, trois fois par semaine, un départ a lieu vers les C.A.O., et il y a ordinairement 5 volontaires pour une place, la police se chargeant de disperser les 4 autres.

Des mesures adéquates pour les mineurs isolés. La prise en charge des mineurs isolés de Calais balbutie. Le Département du Pas de Calais n’a pas assez de places. Les Britanniques acceptent le rapprochement familial au compte-goutte. L’ouverture d’un centre à Calais est prévue… en novembre, pour 72 places seulement ! Plus de 500 mineurs isolés sont sur le camp ; ils n’ont pas la capacité juridique à décider de leur départ, et les C.A.O. ne sont (normalement) pas habilités à les recevoir. Même si les C.A.O. sont une réussite, ils ne pourront pas l’être pour eux. La démolition du bidonville sans solution adéquate sera une catastrophe humaine sans précédent. Il faudrait très vite créer des places spéciales pour eux. A défaut, ils seront la proie de tous les prédateurs, dont ils sont déjà aujourd’hui mal protégés.

Des mesures adéquates pour les candidats au départ vers la Grande-Bretagne. On ose rêver que, en sous-main, le gouvernement français met la pression sur la Grande-Bretagne, afin que, comme pour l’évacuation de Sangatte, en 2002, les Britanniques prennent leur part dans la « gestion du flux migratoire »… Mais, Outre-Manche, on a les moyens de résister à une éventuelle pression : les excédents commerciaux sont français ; E.D.F. va construire deux centrales nucléaires sur le sol britannique… Il y aurait bien uns solution hypocrite : laisser les candidats au passage dormir dans les conteneurs, et fermer les yeux sur les passages clandestins… Cela s’est déjà fait, sans le dire bien sûr.

Du temps, une opération sans violence, respectueuse des droits. L’opération devrait s’étaler sur des mois, afin que le dispositif monte en puissance, afin que le temps joue son rôle pour persuader les migrants de partir. Et il faudrait, entre temps, laisser les associations améliorer l’habitat sur le camp, avant l’hiver, à défaut que le gouvernement le fasse lui-même. Le départ vers les C.A.O. ne sera accepté que si l’information est donnée de façon honnête, et si le départ ne se fait pas par la force. Qu’on n’oblige pas, par exemple, les demandeurs d’asile qui dorment dans les conteneurs, à partir, s’ils ont fait leur démarche à Calais et en attendent à Calais le résultat. Si le dispositif ne fonctionne qu’à moitié, que faire de ceux qui voudront rester à Calais ? Les images de la destruction de la zone sud, en mars dernier, reviennent à l’esprit. Cette opération était supposée se dérouler sans violence et dans le respect des droits, et cela n’a pas été le cas. Et il n’y aura plus pour les migrants la possibilité de repli vers une zone nord ou est ou ouest. Les non-candidats au départ se disperseront dans le Calaisis, et on en reviendra, au mieux, à la situation qui prévalait avant que le gouvernement ne pousse les migrants vers « la lande », en avril 2015, c’est-à-dire de multiples squats et jungles, mal alimentés, mal abrités et persécutés par la police et les extrémistes de droite.

A l’énoncé de ces dix conditions, il est probable que le lecteur sera dans le doute quant à la réussite du plan Cazeneuve. Il en est de même pour l’auteur de ces lignes… »