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Courrier des psychologues relatif à la situation des jeunes mineurs isolés étrangers à l’attention du Président du Conseil Départemental du Nord

Publié le : jeudi 16 juin 2016

Source : Groupe de psychologues du département du Nord

Signataires : Lisa Brodian - Céline Carissimo - Magalie Cestre - Virginie Chautard - Elodie Desbonnet - Cecile Destombes - Thierry Dewaele - Grégory Dubois - Marie Hélène Hardy - Delphine Korba Lenglet - Patrizia Lemaire - Stéphanie Leroy - Pascale Martin - Frédérique Mortier - Annick Outtier - Charline Prestat - Nele Ryckelynck - Catherine Toussaint - Elise Vanoverschelde - Emilie Wandji

Coordinatrices du groupe de psychologues :

Pascale Martin :
Maison de l’enfance et de la famille
93 rue d’Esquermes
59000 Lille Lille, le 17/05/16
Elodie Desbonnet :
Accueil d’Urgence Mosaïque
143 rue de Lille
59200 Tourcoing

Objet : Courrier des psychologues relatif à la situation des jeunes mineurs isolés étrangers

A l’attention de :
Jean-René LECERF, Président du Conseil Départemental du Nord

Copie à :

Conseil Départemental du Nord
Doriane BECUE, Vice-Présidente Enfance-Famille-Jeunesse

D.T.P.A.S LILLE
Pauline FIGAROL, Directrice territoriale
Nadine DELBERGHE, Responsable pôle enfance, jeunesse et famille
Chantal VERDIER , Responsable mission MIE

Direction générale de la solidarité
Jean Pierre LEMOINE, Directeur général

Direction de la lutte contre les exclusions et promotion de la sante
Isabelle DAMBLIN, Directrice

Direction de l’enfance et de la famille
Pascale SERRA, Directrice

EPDSAE
Maxime CABAYE, Président du Conseil d’Administration
Frédéric VION, Directeur Général
Jean-Marc BRIATTE, Directeur Général Adjoint

SPRENE
Ronan LAGADEC, Président du Conseil d’Administration
Alexandra WIEREZ, Directrice générale

AFEJI
Michel DELBARRE, Président du Conseil d’Administration
Daniel FOUILLOUSE, Directeur général
Madame, Monsieur,

Ces dernières années, les psychologues intervenant auprès de « jeunes » confiés au service de l’AS.E sont confrontés à la vulnérabilité et la souffrance des mineurs étrangers isolés. C’est spontanément, et avec l’accord des institutions respectives (EPDSAE, SPRENE, AFEJI …, établissements publics et associatifs) que s’est constitué un groupe de psychologues (ouvert à tout psychologue) souhaitant échanger sur la spécificité de ce public et la pratique, nouvelle pour nombre de professionnels, d’accompagnement psychologique en contexte interculturel.
Même si certains donnent l’impression « d’aller bien », « presque trop bien » (avec parfois pour conséquence la mise en doute par les travailleurs sociaux de l’authenticité de leur vécu) les mineurs étrangers isolés requièrent, compte-tenu de leur parcours de vie (pré migratoire, migratoire, précarité de leur situation à l’arrivée en France …) une attention, une bienveillance, et une vigilance dans les domaines matériel et psychique.
La symptomatologie présentée par ces jeunes est plus discrète (peu de passages à l’acte bruyants, davantage de somatisation, troubles du sommeil importants dont ils ne se plaignent pas, isolement….) que celle habituellement rencontrée dans les institutions et un « masque » normatif est souvent adopté par souci de conformité aux attentes, laissant croire, comme déjà indiqué, que tout va bien.
Comme le souligne Sydney GAULTIER dans son article « les enjeux psychiques de la réussite sociale des mie » certains « cachent » leur souffrance tant ils sont dans une situation d’obligation de réussite, « d’injonction dans laquelle ils sont pris : s’adapter », situation qui impose une capacité particulière de décodage des comportements (manifestations verbales et/ou non verbales des symptômes).
L’expérience des psychologues corrobore les études indiquant que 20 à 47% des mineurs étrangers isolés présentent des troubles sévères : « Les jeunes isolés étrangers ont davantage de troubles psychopathologiques (troubles anxieux, dépression, état limite, impulsivité, dépendance, instabilité psychique, troubles de la personnalité, et tout symptôme du syndrome de stress post traumatique...), davantage que les jeunes étrangers accompagnés ».
Selon Thierry BAUBET (séminaire MIE de Bobigny) faisant référence à l’étude de Ilse DERLUYN « les Mineurs Etrangers Isolés sont plus exposés aux violences sexuelles avant et après l’exil et subissent plus de traumatismes exceptionnels que les accompagnés. »
Ces enfants ont souhaité ou ont été contraints de quitter un pays d’origine où ils avaient un rôle, un statut, un environnement social et familial pour un pays qui ne les reconnait pas d’emblée et dont ils ignorent souvent les us, coutumes, valeurs et mœurs. N’étant plus « chez eux » nulle part les voici émergés dans un univers empreint de non-sens où leurs repères historiques sont inopérants et où ils doivent s’aménager des compromis entre des systèmes culturels très différents afin de ne pas renier leur culture et leur identité originales. L’expérience migratoire les oblige à des réaménagements psychiques et des remaniements identitaires profonds susceptibles de mettre en péril leur intégrité même. L’incertitude quant au maintien sur le territoire d’accueil vient renforcer cette vulnérabilité psychique et les place dans une situation paradoxale.
S’il ne saurait être affirmé que tous nécessitent des « soins » (chacun devant être considéré dans la gestion de sa souffrance à partir des ressources dont il dispose) il n’en est pas moins impératif de ne pas attendre les troubles avérés dont risquent de souffrir plus tard les sujets en situation de détresse psychique. Les troubles liés à leur parcours peuvent fort bien apparaître quelques mois après leur arrivée, comme si ces jeunes attendaient de savoir qu’ils peuvent se poser et que, rassurés sur leur situation, ils laissaient retomber l’énergie mobilisée pour le départ. Mais ce décalage n’est en rien indicatif d’un « aller bien » car existe, silencieuse, une précarité psychique au sens où la définit le psychothérapeute Denis MELLIER.
Rien ne garantit que les décisions prises intégreront cette problématique particulière, le choix d’une prise en charge éducative minimaliste étant probable compte-tenu de l’arrivée massive de ces jeunes en métropole lilloise et d’un souci affirmé d’économie.
Pourtant, si un processus de mise à l’abri s’impose de prime abord, un accompagnement soutenu (présence « éducative ») est nécessaire dès l’instauration d’une mesure de protection pour l’acquisition des apprentissages utiles à l’inscription dans le pays d’accueil (vouvoiement, tutoiement, regarder dans les yeux, codes sociaux et sanitaires, services de droit commun, code de la route, transport en commun, fonctionnement républicain, accompagnement d’un système de repères à un autre, explication des différences culturelles…).
Un tel apprentissage ne peut s’envisager qu’auprès d’une personne avec qui s’est nouée une relation de confiance (ce qui suppose une durée minimale), a fortiori pour que puissent être évoqués des éléments plus personnels, plus intimes.
Certaines idées véhiculées en matière de capacités et besoins d’accompagnement des M.I.E. méritent d’être nuancées.
• Ils « auraient une autonomie acquise » de par leur parcours, mais de quelle autonomie s’agit-il et cette capacité est-elle réellement mobilisable dans le contexte nouveau du pays d’accueil ?
• Ils « iront au Centre Médico Psychologique », mais le recours à ce partenaire est impossible en l’absence à l’arrivée de Couverture Maladie Universelle, difficile faute de disponibilités et au motif de l’incertitude d’une présence durable de l’enfant sur le secteur. De plus, certains praticiens mettent en avant la barrière de la langue pour refuser la prise en charge, peu d’entre eux étant formés aux enjeux ethno-psychiatriques Enfin, l’intervention d’un service ambulatoire de l’établissement Public de Santé Mentale demeure exceptionnelle car réservée aux pathologies les plus lourdes.
En tout état de cause, une première période d’observation et d’évaluation de la situation et du degré de maturité du jeune est nécessaire, le psychologue de la structure d’accueil pouvant ainsi agir sur les nœuds d’incompréhension, assurer un accompagnement des équipes, aider à la mise en adéquation du travail éducatif à la situation toujours singulière du jeune/enfant ….
Le défenseur des enfants exhorte précisément à ne pas oublier qu’ « un mineur isolé étranger est un mineur et un mineur vulnérable », la qualité de migrant ne le privant en rien d’un statut d’enfant, a fortiori placé sous mesure de protection du service de l’A.S.E. laquelle mesure ne saurait se limiter à une sécurisation matérielle. C’est pourquoi le groupe de psychologues considère crucial d’offrir à ces jeunes des espaces où ils puissent « se dire », bénéficier d’un étayage qui relance pour certains la capacité à penser nécessaire à l’élaboration d’un vécu et à une projection ici ou ailleurs.
Privilégier la prévention constitue d’ailleurs un enjeu de santé publique car une prise en charge adaptée maximise les chances d’éviter (à terme) la manifestation de troubles plus conséquents et marqués dont résulte un coût plus élevé pour les pouvoirs publics. Compte-tenu de leurs fragilités ces enfants « exposés » au sens de Marie Rose MORO, encourent également un risque plus important de marginalisation et d’entrée dans la délinquance, de récupération par les réseaux, de consommation abusive de substances illicites, de décompensations psychiques…
Pour toutes ces raisons, les psychologues souhaitent attirer l’attention des décideurs sur l’importance de pouvoir intervenir dès les premiers temps de l’arrivée de ce public sensible, de manière à lui garantir le soutien nécessaire auquel ouvre droit le statut d’enfant protégé. Un tel processus présente le double avantage de garantir une équité de traitement en matière de protection des enfants et de représenter à terme une source d’économie de dépenses publiques.

Cordialement ,

Les psychologues signataires :

Lisa Brodian
Céline Carissimo
Magalie Cestre,
Virginie Chautard,
Elodie Desbonnet
Cecile Destombes,
Thierry Dewaele,
Grégory Dubois,
Marie Hélène Hardy,
Delphine Korba Lenglet,
Patrizia Lemaire,

Stéphanie Leroy,
Pascale Martin,
Frédérique Mortier,
Annick Outtier
Charline Prestat,
Nele Ryckelynck,
Catherine Toussaint,
Elise Vanoverschelde,
Emilie Wandji

Courrier disponible en format pdf ci-dessous