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Tribune - Joëlle Garriaud-Maylam : « La traite des femmes et des enfants, douloureuse facette de la crise des réfugiés »

Publié le : mardi 8 mars 2016

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Source : http://www.lesrepublicains-senat.fr

Auteur : Joëlle Garriaud-Maylam

« 10.000 enfants migrants auraient disparu en Europe ces deux dernières années.

Selon Europol, beaucoup seraient victimes d’exploitation sexuelle ou de travail forcé. Un chiffre choc, qui fait le tour des médias. Une goutte d’eau pourtant parmi les quelque 20 millions de personnes (dont 80% de femmes et enfants) qui subissent la traite -un chiffre en augmentation de 2,5 millions de victimes chaque année- du fait des conflits armés et de la violence entre groupes religieux et ethniques, terreau propice à son développement.

Selon les Nations unies, il y aurait aujourd’hui 12,3 millions d’esclaves dans le monde, dont 9,2 millions d’enfants, prostitués, soldats, ou ouvriers non qualifiés dans des mines ou des usines. Ce trafic, qui générerait 32 milliards d’euros par an de revenus illicites, est l’un des plus lucratifs au monde avec ceux de la drogue et des armes.

Le droit international offre un cadre légal pour lutter contre ce fléau, avec notamment la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, dite Convention de Palerme, signée il y a déjà 15 ans, ou celle du Conseil de l’Europe du 16 mai 2005, dite de Varsovie, sur la lutte contre la traite des êtres humains. Pourtant, la coopération internationale en la matière semble avoir du mal à prendre son essor, alors que les instruments juridiques développés au 20ème siècle sont insuffisants, comme je le soulignais il y a 18 mois déjà au Sommet économique eurasien organisé sur ce thème par la Fondation Marmara à Istanbul. Le dramatique spectacle qu’offre la jungle de Calais illustre l’échec de la France à coopérer avec l’UE pour lutter contre les passeurs.

A Calais, une situation explosive, des réseaux de passeurs et des risques sanitaires énormes

La tentation est grande de n’appréhender la traite que sous l’angle de la compassion et de l’aide sociale. A Calais, comme dans de nombreux autres bidonvilles en France et de par le monde, la situation est explosive, avec des réseaux de passeurs de plus en plus agressifs et des risques sanitaires énormes. Il est évidemment indispensable d’y améliorer les conditions de vie des réfugiés, totalement indignes. Les ONG ne peuvent être laissées seules face aux défis de l’accès à l’hygiène ou aux soins, et il faut impérativement aujourd’hui s’attaquer aux causes structurelles de la traite.

Seul un démantèlement des réseaux permettrait d’éviter le désastre en neutralisant ses acteurs. Plusieurs centaines de ces trafiquants seraient déjà fichés. Seules une politique pénale rigoureuse, insuffisante aujourd’hui, et une coopération accrue entre services de renseignement et de police pourraient les neutraliser. Nous avions déjà attiré l’attention sur ce point à l’occasion de l’approbation d’un accord d’échange d’informations avec les Etats-Unis pour lutter contre les crimes les plus graves. Il est également essentiel de sensibiliser les professionnels à mieux recueillir la parole des victimes de la traite, en tenant compte des spécificités psychologiques de femmes ou d’enfants en situation de vulnérabilité, et en sécurisant leurs conditions de vie. Ce n’est pas un élément nouveau, je l’avais souligné dès 2008 à propos des mineurs roumains isolés ou de la réforme de la politique de l’asile. Mais c’est un enjeu plus crucial que jamais face à la pire crise migratoire qu’ait connue l’Europe depuis la seconde guerre mondiale.

Se placer entre les griffes des passeurs trafiquants pour atteindre l’Europe

Il faut aussi prendre conscience des spécificités de la traite des réfugiés. Il y a trois semaines, au Népal, la fondatrice de la première association de victimes de la traite me racontait comment les adolescentes étaient kidnappées par les trafiquants avant d’être revendues à l’étranger à des proxénètes, des « maris » ou des employeurs esclavagistes, et comment, pour celles qui avaient pu être libérées, le retour avait été difficile dans une société traditionnelle qui refusait de les accepter. Dans la crise des réfugiés, la situation est plus complexe : nombre de victimes, issues de pays d’Afrique ou du Moyen-Orient où les mafias sont omniprésentes, se placent quasi-volontairement entre les griffes des passeurs qui leur promettent l’accès à un eldorado et qu’elles considèrent comme des intermédiaires indispensables pour atteindre l’Europe. Ce n’est que lorsqu’il est trop tard qu’elles prennent pleinement conscience du piège et trop souvent, la peur de répercussions sur leur famille les empêchent de s’enfuir. De la même manière, des familles ne pouvant s’offrir le passage confient un enfant aux passeurs dans l’espoir de lui donner un avenir meilleur.

Adapter les stratégies de lutte contre les réseaux criminels transnationaux

Cette spécificité implique d’adapter les stratégies de lutte contre les réseaux criminels transnationaux, en lien non seulement avec nos partenaires européens traditionnels, mais aussi avec les autres membres de l’OTAN et les autorités des pays d’origine des victimes, car il s’agit bien de combattre des mafias solidement implantées, enracinées sur des réseaux financiers complexes, avec des collusions évidentes en matière de financement du terrorisme. »